• La marche a été agréable, chacun son rythme.


    Nous nous retrouvons à Puente La Reina. Markus a rejoint notre duo, Rotraud fait le lien, tantôt elle parle allemand, tantôt français.

    Le gîte se trouve à l’entrée du village. Devant les lits à trois étages, les uns contre les autres, je claustrophobe. Voilà qu’est venu le temps de l’immersion dans la moiteur des odeurs, c’est une question de lâcher prise à l’instinct de survie qui me fait animal solitaire.

    En attendant ce grand moment qui va nous tenir enfermés dans ce dortoir exigu, nous sommes partis faire quelques achats pour le pique-nique de demain, visiter la ville aussi.

    Une longue rue, des maisons anciennes ornées de blasons sculptés dans la pierre, nous nous dirigeons vers le pont.

    Rotraud et Markus avancent d’un bon pas, bavards, bavards ces deux là, je traîne derrière. Les pieds bien sûr, mais aussi j’aime les suivre ainsi.

    Je mastique avec application des graines de tournesols que je viens d’acheter. Markus se retourne, il m’adresse quelques mots en anglais que je ne comprends pas. « Il dit que tu ressembles au Petit Poucet, comme lui tu marques ton chemin ». Ah ça non, je ne jette pas au sol ! Je lui montre les épluchures que je garde au creux de la main, il rit, tout joyeux. Effronterie de la jeunesse !

    Nous atteignons le pont, très renommé, celui que nous franchirons demain. Rotraud s’extasie, elle aime les "ponts antiques", comme elle dit. Déjà, hier à Pamplume, elle les cherchait, on dirait qu’elle a fait tout ce voyage pour cette rencontre. Elle photographie l’envolée de pierres sous toutes ses coutures.


    Plus tard, nous allons au restaurant. Sur le camino, les menus peregrino sont à des prix intéressants et le service se fait à une heure précoce pour les habitudes espagnoles. Dans ce pays on ne dîne pas avant 22 heures !

    Mes deux compagnons, je l’ai déjà dit, ont plein de choses à se raconter. Moi je découvre les avantages à ne pas être polyglotte, ne pas participer aux conversations sans froisser quiconque, sans se sentir obligé, c’est tout simple, un véritable espace de liberté. Les voix me bercent, elles se font musique.

    Markus me fait face, le voici préoccupé, quelques informations à la télé suspendue au mur de la salle. Son visage juvénile s’assombrit, il semble en colère.

    Je souris de le voir en tellement de sérieux. Je ne veux pas savoir ce qui se passe, cela changerait quoi ?

    Markus me regarde maintenant avec insistance, je détourne les yeux, ce qui était léger, s’alourdit.


    Nous sommes rentrés au gîte.

    Sur le lit qui jouxte le mien git Monica, la belle brésilienne. Pas de chance ! Depuis hier, Monica a mal aux chevilles, et elle hurle sa douleur. Dans le gymnase hier c’était insupportable, alors dans ce réduit !

    Rotraud m’a confié : « Cette fille, c’est incroyable, quand j’ai fait le chemin l’année dernière, il y en avait une, exactement comme elle, bruyante, névrosée, draguant tous les garçons, pleurant sur son sort… je ne supporte pas ce genre de fille ! »

    Pour l’heure, Monica tremble sur son lit, gémissant comme un grand blessé à sa dernière heure. Elle souffre, c’est sûr, tout en elle est souffrance. Nos regards se croisent, je questionne, lui propose mon duvet qu’elle refuse. Sa plainte s’amplifie, alors je ne lui laisse pas le choix, avec fermeté je la couvre. L’effet est radicale, elle stoppe net et me regarde abruptement. Je soutiens son regard.


    Lorsque je reviens de la douche, elle n’est plus dans son lit, ma double peau traîne au sol comme une vieille chaussette. Je ramasse mon précieux bien, la tête ailleurs.

    Dans le hall je viens de croiser un homme. Il arrive seulement, c’est le dernier à rejoindre le gîte. Il m’a parlé… étrange comme parfois les corps se parlent si fort, si troublant.

    Nous étions tous couchés comme sardines en boîte qu’il est entré, un félin dans la forêt profonde. Il s’est approché sans bruit du bloc où je loge au premier, et d’un bond léger, il a escaladé les trois étages. Enfin, c’est ce que je suppose, car un instant il était là tout près, la seconde suivante il n’y était plus, juste la trace de son parfum...


    Dans la pénombre s’alourdissent chaleur, odeurs, chuchotements, jusqu’à remplir chaque centimètre cube. C’est une forme qui rampe, s’enfle, enserre tous les corps pour n’en faire plus qu’un, et brusquement de cet océan sans nom, s’élève un bruit terrible. Monica pousse son cri, des grognements tonitruants et absolument indescriptibles roulent dans tous les sens. Est-elle entrain de devenir cochon, celui qu’on égorge au petit matin ?

    Plus un souffle, c’est dans notre silence à tous que la bête agonise. Nous voici, une fois encore, à l’unisson, dans une attention sans faille, à écouter la belle brésilienne.

     


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  • Chemin de Compostelle - Le 10 Juin 1999

    Partie en solitaire, j’ai fini la route avec Rotraud.

    Nous nous sommes d’abord croisées dans la matinée, elle était avec Markus. Ils ont du se séparer, car un peu plus tard le grand jeune homme est passé seul alors que je faisais une pose.

    Après une dernière montée dans un tourbillon de vent, j’ai franchi un pont en pierres, laissé sur la droite une chapelle, et là commence l’agglomération.
    La ville n’en finit pas, pas d’inquiétude les flèches jaunes indiquent la direction.

    Je sortais d’une boulangerie, Rotraud a surgi. Elle me demande si je m’arrête ici. Non, bien sûr que non, alors elle m’aide glissant le pain derrière la sangle du sac.

    Il y avait encore un sacré bout, et pas facile à trouver, le parcours fléché ne passe par le refuge qui est de l’autre coté de la ville. Mais ma nouvelle amie autrichienne parle bien l’espagnol, ça aide.

    Nombreux sont ceux qui se sont perdus à Pamplume. Ainsi Stéphanie et Jean-Lou se sont retrouvés en centre ville : « On lui avait rien demandé, il a compris qu’on était perdus, il nous a conduit jusqu’ici. ». Markus n’a pas trouvé de guide, les marques jaunes l’ont conduit jusqu’à la sortie de Pamplume, comprenant alors sa méprise, il a fait demi-tour, a erré longtemps. Il nous a rejoint fort tard, fatigué et de mauvaise humeur.

    Le séminaire est une construction du début du siècle, défraîchie, mal entretenue. De loin on le reconnaît à une immense croix sur la haute façade. La nouvelle du christ vivant n’a pas dû parvenir jusqu’ici, des croix il y en a partout, sur les rambardes des escaliers, sur les murs du gymnase... C’est là que nous allons dormir. La salle est immense, encombrée de lits superposés, et comme nous sommes peu nombreux, l’impression de démesure s’en trouve encore accentuée.

    Nous avons laissé nos sacs, et sommes parties en visite. Rotraud est une petite femme très dynamique, je me sens bien avec elle. Nous sommes différentes, c’est certain, mais nos pas s’accordent, comme ça naturellement, dans le silence.

    Elle m’entraîne donc à la découverte de Pamplume. Ce qu’elles sont animées les villes espagnoles, une vivacité joyeuse, quelque chose dans l’air qui vibre d’un air de flamenco !

     

    La cathédrale est devenue musée, payante l’entrée ! Rotraud ne s’attarde pas, j’ai du mal à quitter cet endroit où sont alignées des vierges en trônes. La même taille, la même position, et pourtant, toutes différentes. Les visages sont graves, figés dans une sorte de beauté étrange, fascinante, dérangeante. Les enfants Jésus ont les mêmes traits que ceux de leur mère, le même regard triste ou sévère, visages d’adulte en miniatures. Mère et fils regardent dans la même direction, un regard qui n’accroche rien. Je le connais ce regard…


    Rotraud m’entraîne vers la plazza, et nous prenons un verre et quelques tapas, tradition oblige. Maintenant je sais qu’elle va nous quitter avant la fin du chemin.


    Nous avons partagé nos victuailles avec Stéphanie, Jean-Lou et Markus. Rotraud avait acheté une pastèque, j’attendais de voir comment elle allait s’y prendre pour trancher l’affaire avec son canif. Elle a sorti d’un sac de toile qu’elle nomme le frigo, un imposant couteau, un sabre oui. Éclats de rire devant la chose, certains font remarquer que cela doit alourdir le sac. Elle le fait passer de mains en mains afin que nous vérifiions tous, qu’il n’en est rien, et fièrement elle partage la pastèque.


    Plus tard, nous nous sommes installées à une petite table pour quelques travaux d’écriture. C’est chaleureux, plein d’espace, tout va bien.

     


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  • Juste un œil ouvert, ma voisine est déjà debout. Elle vaque à ses occupations, discute avec le jeune allemand. Nos regards se croisent : «Bonjour, ça va ?» l’accent est prononcé, le ton empreint de sollicitude.

    Hier soir à ma table, elle n’a échangé qu’en allemand, et là, ce sourire, ces mots familiers, je fonds de gratitude, je remercie.


    Dans la nuit il y a eu du bruit, une femme et des hommes parlant à hautes voix, quelqu’un a réclamé le silence. Tout cela m’est parvenu assourdi dans les brumes du sommeil. J’ai bien dormi.

    La toilette, un petit déjeuner froid et vite expédié, j’observe un pèlerin vêtu de la parfaite tenue du randonneur, il astique ses chaussures neuves. Il s’applique, cela semble inutile ce cirage à reluire alors que les chemins sont si boueux, il est attendrissant, on dirait un petit garçon, tout beau, tout propre, pour le premier jour de classe.

    Ma voisine est prête depuis longtemps, elle aussi a une chouette de tenue, pantalon à poches multiples, gilet avec manches démontables, chapeau à rabat, pour elle, ce sera le safari. Finalement elle se décide, chausse son sac et quitte la pièce.

    Je reste là, assise, à découvrir ces compagnons de voyage. Comme un apprivoisement, il va falloir faire avec tous ces visages, les découvrir, les aimer peut être.

    A mon tour je bouge, il est temps ...


    S’il ne pleut plus, il fait gris et froid. Les sentiers que nous empruntons sont défoncés de boues glissantes et profondes. A tel point que certains passages sont impraticables, les détours se font sous le couvert dans des conditions difficiles avec gros sac.

    Ils m’ont tous dépassée, marchant si vite, me voici seule.
    Je me rebelle, je râle de me voir suivre bêtement ce parcours fléché, et fulmine en découvrant les portions où le chemin est clos de barbelés, on se croirait dans un camp de concentration !

    Vais-je m’arrêter à Zubiri ou plus loin jusqu’à Larrasoana ?


    « On verra bien, inchala » dit-elle, mais le cœur n’y est pas !

    Arrivée à Zubiri, le malaise grandit. Une modernité délabrée, une rue bordée d’HLM, aucune indication pour trouver le refuge, pas de pèlerin en vue, quelques passants auxquels elle n’ose pas s’adresser.

    Elle reconnaît cet état, toutes ses étapes, ses effets, ses conséquences. Mais il est trop tard pour l’arrêter, il faut le laisser aller son terme.

    Elle reprend le chemin, les marques jaunes, son entêtement, elle avance comme un automate.


    Comme la foudre sur l’arbre isolé un soir d’été. Elle est tombée à genou, le visage levé vers le ciel, terrassée par une force invisible qui vient du dedans comme du dehors. Cela la vide et la remplit à la fois, une bouffée intense de chaleur arrache quelque chose qui se tenait emprisonné, une explosion, elle expire : « Je vous aime ! ». Et elle aime tous et tout, elle AIME. La peur la quitte, plus de colère, elle s'est remise en marche.

    La voici, qui entre dans Larrasoana. A deux gamins elle demande : « El refugio, por favor ? ». Ils rient, lui donne la bonne formule. Appliquée, elle répète, ils rient de plus bel. Elle leur sourit. Ils la prennent par la main, et la conduisent jusqu’à la porte du refuge.

    Ils sont tous là, Rotraud qui lui a souhaité le bon jour ce matin, Markus, le jeune allemand si mince et si grand, Stéphanie et Jean Lou, le couple de français, André, l’homme à la tenue parfaite, Monica, la fille qui parle fort la nuit, et tous les autres quittés ce matin.

     


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  • Sans bruit, je quitte la chambrée, les cyclistes ne partent pas si tôt. Je me hâte dans la ville où seuls quelques groupes de randonneurs s’activent. 6h 55, je rejoins le lieu du rendez-vous, pas de panique le départ est prévu pour 7 h.

    J’ai attendu, attendu, elles ne sont jamais venues. Il ne reste plus qu’à aller, seule, par la vallée.

    Le temps est gris, mais peu à peu, le ciel se dégage, et à midi, c’est grand soleil. La vallée est belle, une autre fois je passerai par le GR.


    A la pose du matin le couple de bretons m’a rejoint, juste on passait la frontière. Ils me souhaitent bon voyage, puis ils s’élancent. Ils grimpent allègrement, en moulinant.

    Je n’ai rien trouvé d’autre pour m’éloigner de la route qu’une esplanade où traînent des matériaux de travaux publics, au milieu de flaques d’eau boueuse, tachées de résidus pétroliers. L’endroit est vraiment sinistre, il parle fort de toutes ces pollutions humaines. Et voilà qu’arrive un petit chat très maigre et borgne, il quémande quelques nourritures mais aussi des caresses.

    C’est un cri, toute cette misère sur cette terre, les enfants aux yeux vides, les vieux qu’en finissent pas de mourir, l’indifférence, l’arrogance, le monde sauvage qui se meurt…

     

    J’ai repris la montée. Je tente quelques « hola » timides aux passants, histoire de me familiariser. Ce n’est pas un franc succès, seul un vieux monsieur me répond.

    Plus tard, dans un village, c’est l’ami de Tours qui est passé. Il s’est arrêté un long moment, avec lui, sûr, ce sont nos détresses qui se touchent, nos enfants de l’ombre qui attendent de naître.

    Puis, j’ai quitté la route pour un chemin fléché. Le paysage est saisissant de beauté. Sur les sommets, le souvenir des nuages en volutes qui n’en finissent pas de se déchirer au bleu du ciel, dans les aplombs les verts tendres tentent d’éclairer le couvert sombre des grands arbres, et puis ce chant des eaux ruisselantes…

    Le sentier est escarpé, juste de quoi poser un pied devant l’autre, c’est sans peur. Le vertige m’a quittée.


    Plus haut encore, l’appel de la fatigue s’est fait pressant, je me suis allongée, et endormie dans un coin de verdure, comme un cocon. Plus d’une heure dans les bras de Morphée, il a fallu que je m’arrache, et après dure, dure, la grimpette.

    Mais là, brusquement, le col, un parking, et des cars de touristes ! C’est sans transition, comme des opposés qu’on superposerait : la beauté de la nature solitaire et la chape de bitume arraché aux entrailles de la terre, et encore ce grouillement d’indifférents braillards.

    Je tends l’oreille, mais je n’entends pas le cor de Roncevaux, encore un mythe qui tombe.


    Sans m’attarder, je prends la direction du gîte. Le chemin est très boueux et glissant.
    De loin je les vois, ils s’approchent, deux soldats en patrouille. Ils me saluent au passage, des chiens hurlent à la mort, ils sont enfermés dans un chenil tout près de hauts et austères bâtiments. Est-ce le monastère de Ronscevalles ?

    Il faut se rendre à l’évidence ce lieu est bien celui que je cherche. Après le porche, une grande cour carrée, j’avance en territoire hostile : « No abla espagnol ».


    L’accueil est aussi rude que les murs. Le monsieur ne parle pas un mot de français à la dame qui ne connaît que deux mots d’espagnol. Pas même le frémissement d’un sourire dans ce visage froid.

    Par je ne sais quel miracle, je saisis l’essentiel : pas le droit de manger dans les dortoirs, il faut s’inscrire avant la messe à l’un des deux restaurants pour le menu "del pelegrino", la messe c’est à 20h, demain portes closes à 8 h. Pour un peu j’éclaterais de rire, mais cela pourrait tout aussi bien finir dans les larmes, aussi je reste concentrée.

    On m’accompagne jusqu’à un dortoir à travers un dédale de corridors, d’escaliers et de salles vides. C’est grand, au moins une trentaine de lits superposés, des sacs sur certains couchages, mais personne. Si, un jeune homme ! Grand, mince, il se précipite vers moi, tout souriant. Il me parle, en allemand je crois. Je réponds à son sourire, sans un mot, je pourrais essayer l’anglais mais je veux rester seule dans mon silence.

    Je choisis un lit, et tournée vers le mur, je fais face à toutes les émotions qui me submergent. Je ne les laisse rien me dire, je les toise du regard.

    La faim finit par me faire sortir de mon trou, je vais m’inscrire pour un repas. En allant, je rencontre les filles du rendez vous manqué. Elles me disent que… Leurs explications ne tiennent pas la route et je m’en fous. Je me fais mouton et je suis le troupeau. A la fin de la messe, le prêtre bénit les pèlerins regroupés autour de l’autel. De cette cérémonie se dégage une certaine énergie à laquelle je tente de participer, taisant ma révolte de non-croyante.


    Le repas est une autre cérémonie, nous sommes installés par tables de huit. Un couple de jeunes français mangent à coté de moi. Les conversations ne parviennent pas à cacher le trouble qui nous habite tous, je crois.

    Ici s’ouvre la porte du camino. Ceux qui disent l’avoir déjà emprunté, sont silencieux.

     


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  • Il a plu, une bonne partie de la nuit. Dans le dortoir chaleur et moiteur, impossible de trouver le sommeil.

    Le couple de pèlerins a déjà pratiqué ce chemin, ils me conseillent d’emprunter la route plutôt que le Gr, qui sera boueux et glissant.

    Le départ se fait sous de fines gouttes, et peu à peu des trombes d’eau.
    Lorsque les camions passent à vive allure, c’est la douche. Je dégouline de la tête aux pieds.

    A midi, je prends refuge dans un abri bus de la zone industrielle de St Jean Pied de Port …

     

    La pluie quand elle bat si fort, que le ciel s’ouvre sur des abysses sans fond, bien sûr, ça touche le fond. Il y a cette angoisse existentielle tapie dans l’ombre de la psyché humaine. C’est son heure, elle vient accomplir, accoucher un monde nouveau. Le travail ne fait que commencer.

    Elle ne le sait pas encore, elle pense qu’elle est seule, face à sa petite vie qui se trouve d’un coup bousculée, à sa peur d’être dévorée par l’inconnu qui s’ouvre derrière cette muraille de montagne…

    Et la voilà, d’un coup qui se demande ce qu’elle fait là, une envie si forte de rentrer à la maison. Cette fois toucher l’immensité, et se sentir, perdue, perdue.

    Mais la force est là, dans cette patience sans faille, alors ne prendre aucune décision, juste mettre en action ce qui se doit, tout d’abord se rendre au bureau d’accueil, puis au gîte.


    Jeannine ouvre la porte.

    Il y a des gens qui font écho à votre part de faiblesse, d’autres à celle qui est invincible. Jeannine est de ces guerriers de la lumière, elle aide sans qu’il soit nécessaire de dire. Cela est bien ce qui caractérise ces êtres, ils passent inaperçus, ils agissent d’un arrière plan vacant, en résonance.

    S’est t-elle baissée pour ramasser les morceaux épars et me les tendre ? Elle a fait cela, dans le silence, elle si enjouée et bavarde. Elle a séché les larmes que je cachais, elle a bercé le corps fatigué, elle a montré, là, où il y a le courage.

    Et dans ce silence, tout mon être en gratitude, vers elle, ma sœur. Mutuelle reconnaissance qui fait s’ouvrir encore.


    Peu après est arrivé le cycliste, celui rencontré ce jour de Sauveterre. Parti le matin pour Roncevaux, il a rebroussé chemin à cause de la pluie. Sa joie est grande de me voir, comme s’il retrouvait une vieille copine. Et du coup me voici joyeuse à mon tour.

    Puis, un couple de bretons, des cyclistes aussi. Ensuite c’est Noël qui a débarqué avec son vélo et sa bonne humeur, la chambrée est au complet.

    Un peu plus tard Noël raconte que pour rassurer sa femme, il avait accepté de partir avec un coéquipier. L’autre voulait foncer, lui profiter. Alors, il s’est fâché très fort, et il a dit : « Taille ta route et oublie, moi ! ». Il s’est fait traité d’asocial et d’égoïste, mais le voilà parfaitement heureux. Et nous partageons son bonheur dans les rires. Lui aussi prend des photos, il dit : pour garder le souvenir des visages.


    Au bureau d'accueil qui donne des renseignements pratiques sur le chemin en Espagne, on me déconseille de franchir le col en solitaire, je prends contact avec un groupe de filles rencontré sur place. Nous avons rendez-vous demain à 6h45.

    J’ai récupéré le courrier que maman devait m’envoyer. Il y a quelques temps déjà que m’est venue cette inquiétude sourde à l’approche de l’Espagne. Je ne connais pas ce pays, ni la langue. Et puis l’appréhension de cette promiscuité dans les gîtes, suis une solitaire qui a besoin d’un certain espace vital. Mère lisait le livre d’un pèlerin ayant fait le camino avec son âne, elle m'a proposé de recopier les principaux renseignements.

    Elle a fait un sacré boulot, tout y est, jour après jour, étape après étape, toutes sortes de recommandations. Voilà que je me sens moins perdue, les infos, mais aussi l’écriture familière sur moi. J’ai téléphoné pour remercier et souhaiter un bon anniversaire au petit père qui est du 06 Juin. Ils étaient excités comme deux puces. Il y a quelques jours, ils ont fait la connaissance d’un autre pèlerin ayant fait le chemin l’année dernière, ils l’ont hébergé alors que celui-ci rejoignait Chartres à pieds. Le pèlerin a promis de me faire parvenir des conseils, son courrier devrait arriver sous peu.

    Je n’attendrai pas cette lettre, demain je pars.

    Jeannine me dit qu’à cause du temps, il vaudrait mieux passer par la vallée, là haut ça risque d’être impraticable et perdu dans le brouillard.

    Je ne veux plus me poser de question, on verra demain, j’en discuterai avec les filles que je dois rejoindre.

     

    Avec l’ami de Tours, nous avons partagé nos victuailles dans la petite cuisine, les autres sont partis au restaurant. Puis chacun dans son lit.

    C’est la première nuit, à écouter le souffle de compagnons d’un soir, à les sentir si près, je dors très mal !

     


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  • Dimanche. Sauveterre n’est plus sous la pluie, découvrir la ville ? Sans hésiter, je reprends la route.

     

    A St Palais, je mange près de l’église. Les Pyrénées au loin, sous mes pieds je sens la montagne pousser. La pluie revient, gentiment, le K-way suffit.


    Une dame qui revenait de la messe m’invite à prendre le café. Ça sent bon dans la cuisine. Elle me parle du temps qui est encore menaçant. «Le temps, je le prends comme il vient, mais je regrette à cause des paysages si beaux…».
    Elle m’embrasse.
     



    Au loin, un sentier gravit une pente tellement raide que cela semble impossible. «Te plains pas ! C’est dur, mais tu pourrais avoir ça à grimper!».

    Je stoppe net, tout s’arrête, je sais ! C’est le chemin qu’il va me falloir emprunter, impossible de vérifier d’ici, mais l’intuition est si forte.

    En bas de l’impressionnante montée, comme au bord d’un précipice, puis oubliant de penser, se mettre en route : « Si tu réussis à franchir celle là, sûr tu pourras faire face à toutes les difficultés. Va, poursuis ton chemin, que rien ne t’arrête ! ».

    A mi-côte, une pose s’est imposée, le cœur cognait fort emplissant la tête du son du tam-tam, puis repartir à pas lents, et réguliers.


    Au sommet, un pâturage où paissent les vaches en toute liberté, une chapelle qui résiste à tous les vents, c’est ailleurs ! Un ailleurs qui se laisse toucher, et qui pénètre l’antre, c’est doux, grand, libre...

    De nombreux pèlerins sont passés là et ont laissé de non moins nombreux messages sur le livre d’or. Longtemps je les lis, des visages apparaissent, des souffrances et des joies, tant d’espoir jeté au ciel. Envie de passer la nuit en ce lieu, de rester encore un peu, mais à pas lents et réguliers, je me remets en chemin et arrive au gîte.


    Le village d’Ostabat est de vieilles pierres, de ruelles, d’escaliers. Je devais y trouver foule, en ce lieu le chemin de Vézelay rejoint celui du Puy-en Velay. Hier, demain, mais pas ce soir, il n’y a qu’un couple dans ce grand gîte et le village est désert.

    L’ambiance est assez froide, ces pèlerins sont polis, la politesse est bien une mise à distance.

    Le soir venu, le propriétaire du gîte est venu, en même temps qu’il encaisse le montant de l’hébergement, il offre des œufs frais de ses poules. Un peu de chaleur dans ce logis.

     


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  • Découverte d’Orthez et rien ne presse. J’ai délesté mon sac de presque trois kilos ! Faute de pouvoir me séparer de la tente, j’ai fait un tri monstre. Le colis est parti chez Mamy-Papy. Je me sens si légère.

    En l’église… un accord profond, joie paisible. Pas de soleil, un peu de pluie, cela est sans importance.


    Départ tardif, je ne suis pas le parcours fléché qui fait un détour de presque 4km.
    Plus loin, retrouvant les marques, je décide de les suivre. Le chemin, que j’ai docilement emprunté, s’est peu à peu étoffé d’épineux de toutes sortes, peu à peu mais sûrement. Finalement, il a fallu se le tailler dans un enchevêtrement de piquants, se graffignant bras et jambes. Pourquoi ne pas avoir rebroussé ?

    Têtue la dame, elle n’aime pas faire demi-tour ! Pourtant, j’étais sur le point de le faire lorsque j’entends un chien aboyer. Au-delà du couvert une maison, un homme sur la terrasse me regarde tout en se délectant de je ne sais quelle nourriture : « J’avais un petit creux », me dit il tranquillement. Je lui fais remarquer l’état pitoyable du chemin, il sourit : « Oui, il y a un petit bout de ronce, mais après c’est l’autoroute ».

    Je poursuis l’effort en maudissant les petits creux, les petits bouts… Après c’est vrai, l’autoroute : une voie royale, de pelouse verte et douce.

     

    A Hôpital d’Orion, sur un parking près de l’église, je m’arrête. Une famille pique nique et me propose de partager son repas. Pas envie de parler, suis dans mon antre : « Non, merci, c’est gentil… ». Je vais chercher de l’eau, comme souvent j’en trouve derrière l’église.

    De retour, la gourde à la main, qu’un cycliste arrive. Il me demande où j’ai trouvé de l’eau, il se présente : il vient de Tours, il va à Compostelle… Il est bavard, mais bavard ! Un peu déprimé par les premiers jours de solitude sûrement, je reconnais ce qui m’habitait. Mon silence ne semble pas le gêner, il parle pour deux. Pain, pomme, fromage, c’est le menu du midi, un morceau de saucisson à l’occasion, c’est le cas aujourd’hui. Lui, sort un réchaud à gaz et met de l’eau à bouillir pour cuire des pâtes. Il me fait remarquer que pour tenir le coup il faut des sucres lents. J’ai fini de manger que l’eau commence tout juste à frémir. Il est temps pour moi de reprendre la marche.


    Plus tard il me rejoint sur la route, une route déserte parce que fermée à la circulation pour cause d’effondrement. Étrange ambiance, un silence dense qui nous rapproche, si proches... La montée est rude, il m’accompagne un bout à pieds. Avant de repartir il veut me prendre en photo, à mon tour je saisis son image.

    Le voilà qui prend de la distance, filant dans la descente, disparaissant dans la grisaille du jour ouateux. Ne reste que la brume dans laquelle à mon tour je disparais.

     

    J’ai bien grimpé, ces côtes sont à mon rythme, nous allons ensemble. Pose dans une grange isolée où finissent de vieilles machines agricoles.

    La pluie se met à goutter au moment de repartir. J’enfile le K-way qui très vite ni suffit pas, alors la cape. Ainsi, j’arrive à Sauveterre de Béarn.

    Il ne pleut plus, l’air est frais. Mes pas résonnent dans cette rue qui mène au centre ville. Pas de trottoir, l’enfilade des façades, et d’une fenêtre ouverte, une musique s’échappe. L’onde rebondit, balle, de murs en murs. Personne dans cette rue.

    Plus loin un café, je pousse la lourde porte. La salle est grande, pleine de gens de tous âges. Ils sont tous là, dans un brouhaha coloré. Personne ne semble remarquer mon entrée, ils sont absorbés dans leurs discussions animées et joyeuses, pourtant je suis vite servie. Me sens bien, chez moi… en quel autre endroit pourrait-on se sentir accueilli sans que l’on prête attention à soi ?

    Alors que je me lève pour partir, un vieil homme s’approche de moi. Il me prend la main, la retient longuement, me demande s’il peut m’embrasser. Suis surprise, il me sourit : « Ce sera pour une autre fois, alors. ». Autour rien n’a bougé.

     

    La pluie a repris. Je pars à la recherche de la chambre à 100Frs dont il est question sur l’un de mes "prospectus", elle est, paraît-il, réservée aux pèlerins.
    À ce prix là je cherche un hôtel ordinaire. Et voilà l’hostellerie du château, un immeuble classé entre vieilles pierres et lierres.

    Il y a l’arrivée sous la pluie battante, l’hésitation devant la porte, et… Elle a compris tout de suite, silencieuse elle me conduit jusqu’à la chambre. Toute dégoulinante, je traverse un hall immense, des guéridons, des marbres, et l’escalier majestueux. Je voudrais me déchausser, ne pas salir le tapis aux fleurs défraîchies, mais elle file devant, il me faut la suivre.

    La chambre sent bon la cire et le parquet craque sous chaque pas. Deux grands lits près d’une belle armoire, et les volets restent clos, me dit la dame. C’est bien, tout est bien.

    Elle me demande si je souhaite dîner. Oui, tout est oui. Dehors la pluie, dehors le froid, dedans tout est paisible, hors du temps.


    La serveuse m’installe face au bar, la table est bancale, dans un vase je reconnais le jasmin... non je n'en avais jamais vu avant...

    Des clients se dirigent vers une salle qui doit être celle du restaurant. Derrière la fenêtre, une terrasse battue de bourrasques. Le parfum envoûtant des fleurs, la saveur des mets, la robe du vin, les va-et-vient des uns, des autres, les arbres qui s’égouttent, la nuit qui descend … je suis de toutes ces trajectoires.

    Survient une éclaircie, la terrasse étincelle un instant, le silence plus grand encore
    Dans ce décor suranné, au bout de ce jour si particulier, se réalise ce qui était promis.

     


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